Rencontre avec une femme libre
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Dernière mise à jour : il y a 1 jour
Par Suzanne Dansereau
Pour Lisette Lapointe, femme politique et épouse de feu Jacques Parizeau, la vie
a été faite de combats et d’amour. C’est d’ailleurs le titre de l’ouvrage autobiographique qu’elle vient de publier à l’âge vénérable de 82 ans.
La rédaction de ses mémoires lui a pris deux ans, à temps plein, et même à raison de sept jours par semaine et jusqu’à 10 heures par jour en fin de parcours. Un exercice exigeant mais puissant, fait-elle valoir lors de notre entretien.
« Deux ans à se pencher sur sa propre vie, à revenir constamment sur le passé. Mais en contrepartie, se revoir forte, jeune, débordante d’énergie : c’est formidable ! Et en prime, revivre une grande histoire d’amour. L’écriture a été un baume pour moi. »
Certes, il lui a aussi fallu se remémorer les périodes difficiles, comme le tragique accident de son fils, à l’âge de 14 ans, et la défaite référendaire de 1995 qui a crevé le cœur de son mari.
« J’ai souvent pleuré en écrivant mes mémoires, confie-t-elle. Mais au bout de l’exercice, je suis fière ! Je conseille l’écriture à tous les gens qui voudraient laisser une trace pour leur famille, ne serait-ce que pour faire connaître un chapitre moins connu de leur vie.»
Il y en a, des chapitres dans la vie de Lisette Lapointe, née en 1943 à Montréal de parents enseignants, mariée et divorcée trois fois, mère de deux enfants, aujourd’hui grand-mère et arrière-grand-mère et forte d’un parcours professionnel aussi varié qu’impressionnant. Son histoire personnelle est passionnante, à l’image de celle du Québec et de son émancipation dans les années 60 et 70.
Sa mère disait de Lisette Lapointe qu’elle était née avec une pancarte dans les mains. C’est sa soif de liberté et de justice sociale qui l’a guidée tout au long de sa vie.
À 20 ans, pour sa première année d’enseignement, elle hérite de la 11e H, qui se classe bonne dernière de son niveau, dans une école secondaire en milieu défavorisé. « Je voyais la pauvreté intellectuelle et économique chez ces jeunes filles et leur famille. Plusieurs étaient sans espoir, incapables de se projeter dans l’avenir. » Mais elle parvient à les motiver en leur lançant un défi: elle les convainc qu’elles peuvent battre les 11e A. Et elles réussissent.
Durant son premier mariage, c’est elle qui pourvoit aux besoins du ménage pendant que son mari est aux études. Au moment de leur séparation légale, le juge octroie l’auto et le chalet au mari, même si c’est elle qui les a financés ! Elle se retrouve avec une dette de 5,000$, l’équivalent d’un an de son salaire d’enseignante… qu’elle finit par payer en donnant, en plus, des cours du soir et en devenant représentante Tupperware.
À cette époque-là, une femme ne divorçait pas, elle endurait. Les biens acquis durant le mariage étaient généralement au nom du mari. Une enseignante divorcée perdait son emploi. En plus de subir l’opprobre.
Mais ce sexisme révoltant ne l’a pas arrêtée.
« J’ai toujours voulu que ma vie soit à la mesure de mes attentes et non dictée par la société ».
Pas étonnant que Lisette Lapointe soit devenue militante du Parti québécois, un jeune parti qui prônait l’indépendance du Québec et proposait d’importantes réformes menant à une plus grande justice sociale.
« Le militantisme a changé ma vie » déclare-t-elle.
Cela lui a permis, entre autres choses, de rencontrer Jacques Parizeau. En 1976, elle devient son attachée de presse durant la campagne électorale. Puis leurs chemins se séparent. Elle poursuit son engagement à titre d’attachée de presse du ministre du développement social au sein du 1er gouvernement Lévesque avant de travailler pour la cause syndicale et de co-fonder une association vouée à la promotion de la santé et la sécurité des travailleurs du secteur des services-automobiles. C’est aussi à elle qu’on doit le lancement et le déploiement des Carrefours jeunesse-emploi, durant son mandat de conseillère spéciale du premier ministre en matière d’action communautaire. Plus tard, elle sera élue députée à l’Assemblée nationale puis mairesse de Saint-Adolphe-d ’Howard.
Mais ce n’est que 15 ans après leur rencontre initiale, par un formidable hasard, qu’elle recroise M. Parizeau. Les deux sortent chacun de leur côté d’une dure épreuve, lui ayant perdu sa femme d’un cancer, elle s’étant occupée de la dure réadaptation de son fils qui a failli mourir, écrasé par la moissonneuse batteuse d’un conducteur ivre, ce qui a été à l’origine de son combat pour obtenir justice pour les victimes de crimes de la route. Ces drames les rapprochent et la vie leur offre un merveilleux cadeau : l’amour.
« À 48 ans, je ne pensais jamais me remarier. Pour moi, l’amour, c’était terminé».
Mais non. L’amour n’a pas d’âge !
« Je dis aux gens qui sont seuls : gardez le cœur et les yeux ouverts, soyez disponibles ! »
À travers plusieurs épisodes de leur vie à deux, De combats et d’amour nous fait découvrir en Jacques Parizeau un homme profondément humain, aimant, dévoué et…féministe, lui qui, par sa brillance et son érudition, a pu paraître intimidant aux yeux de bien des Québécois.
De combats et d’amour contient aussi de belles leçons de courage. Comment tenir le coup après une lourde épreuve ? En continuant d’avancer, de se donner des objectifs, de réaliser des choses. Durant les six années qui ont suivi le décès de Jacques Parizeau, elle a tout mis en œuvre pour que sa mémoire demeure bien vivante et que son œuvre continue d’inspirer. Il y a maintenant des parcs portant son nom, une rue Jacques-Parizeau, une résidence de création pour artistes, la Maison Jacques-Parizeau, et un imposant monument à son effigie dans les jardins de l’Assemblée nationale.
C’est en restant branchée et en aimant la vie plus que tout que Lisette Lapointe poursuit son chemin. « De temps en temps, il m’arrive d’oublier mon âge et j’ai tout à coup envie de me lancer dans une nouvelle bataille, une nouvelle aventure… Mais je me rappelle vite à l’ordre : voyons, Lisette, tu as 82 ans ! »
Ce qui n’empêche pas les combats et l’amour d’être toujours au coeur de sa vie. Elle croit profondément que la souveraineté du Québec est plus nécessaire que jamais. Un autre enjeu qui l’interpelle est celui du vieillissement.
« On a du rattrapage à faire … dans le logement, les soins à domicile, le soutien aux proches-aidants… ça prendrait une révolution. »
On aimerait bien la voir repartir pour un autre combat.
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